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Pourquoi le vote par Internet est déraisonnable

26 novembre 2007

En France, le vote par correspondance a été supprimé pour les votes politiques en 1975 par le Parlement unanime, suite à de nombreuses fraudes. Le vote par Internet est la forme électronique du vote par correspondance.

Quels sont les problèmes de tous les votes à distance :

  • le secret de l’isoloir disparait :
    • possibilité de pressions de l’entourage, ou confiscation par un dictateur d’appartement de tous les droits de vote,
    • risque d’achat de votes, car contrairement à l’isoloir, on peut faire la preuve à l’acheteur de son "bon" vote, en votant devant témoin, ou en vendant son mot de passe. Comparé au vote par correspondance, Internet faciliterait l’organisation de telles pratiques.
  • l’acte de voter est désacralisé. De collectif, avec tout le symbolisme du bureau de vote, il se déplace dans l’espace privé qu’est le domicile [1]. Ou pour être plus trivial, va-t-on voter entre une commande à la Redoute et un SMS à la Star’Ac ?

Pour le vote par Internet, s’ajoutent des difficultés techniques :

  • selon l’expert en sécurité Bruce Schneier, « un système de vote via Internet sûr est théoriquement possible, mais il s’agirait là de la première application réseau sûre jamais créée dans l’histoire de l’informatique. » [2]. Autant dire que le "théoriquement" risque de se vérifier. Voir également l’analyse faite par des universitaires américains du projet SERVE (abandonné depuis) de vote par internet des militaires américains.
  • la comparaison avec la banque par Internet ne tient pas : si une transaction est erronée, vous vous en apercevrez à posteriori sur votre relevé de compte, et pourrez faire rectifier. Avec le vote, rien de tel, comme il est secret, rien n’est visible ni rectifiable.
  • rendre le vote secret et vérifier le droit de voter de l’électeur (ce qui suppose de l’identifier) sont deux exigences contradictoires. Elles semblent résolues d’un point de vue technique, mais comment en apporter la garantie à l’électeur qui va voter sur la machine même où il vient de taper un code l’identifiant ?
  • le point faible est souvent l’ordinateur de l’électeur. Un PC sous Windows est particulièrement difficile à sécuriser, au moins un minimum. Certains projets de vote par Internet se sont réorientés vers l’utilisation de bornes publiques (Allemagne).

Accepter tous ces risques peut dépendre de l’enjeu des élections : certains sont tentés d’être plus souples concernant les élections non politiques ou les référendums locaux ce qui n’est pas une approche satisfaisante. Certains votes, même non politiques, peuvent susciter de grandes tensions que n’apaisera pas l’utilisation d’un mode de mode non transparent. Imaginez les enjeux financiers si la Mairie de Paris faisait un référendum à propos d’un gros projet d’urbanisme...

Comme tout le monde n’a pas Internet ou ne sait pas bien s’en servir, et qu’un problème technique peut toujours subvenir, le vote par Internet n’est envisagé que comme alternative aux autres modalités de vote (par correspondance et/ou dans des bureaux de vote selon le cas). Les consultations d’étudiants organisées par les universités françaises en novembre 2007 ont dérogé à ce principe.

 Beaucoup d’enthousiasme néanmoins

- l’abstention diminuerait. Apporter une solution technique à un problème essentiellement de fond (confiance dans l’action politique) est assez vain. Les premières expérimentations ont été décevantes ou peu concluantes. En Grande Bretagne, proposer le vote par Internet n’a pas eu d’effet sur la participation. En revanche, le vote par correspondance a eu une influence [3]. On peut craindre qu’une hausse initiale conduise à une baisse à long terme, causée par la banalisation du vote. Et les internautes ont déjà tendance à voter plus que la moyenne [4].
- plus généralement, on attend qu’Internet améliore la démocratie en facilitant le débat et le contact citoyens/élus. C’est une piste prometteuse, mais pourquoi la lier systématiquement au vote électronique ?
- les Français de l’étranger voteraient plus facilement. Ceux-ci doivent aller voter au consulat, parfois distant de centaines de kilomètres. Le vote par correspondance résoud aussi ce problème, bien que dans certains pays le courrier fonctionne mal. Et puisque ces techniques présentent des risques, si la décision politique est prise de les accepter, pourquoi ne pas les restreindre à la fraction des électeurs réellement éloignée du consulat ? En accompagnant cela d’un effort sur la création de bureaux de vote hors du consulat (expérience en Espagne en 2005). L’expérience de vote par internet de juin 2006 a été si peu concluante que les français de l’étranger n’ont pas été autorisés à utiliser de nouveau ce mode de vote pour l’élection présidentielle de 2007 comme cela était initialement envisagé.

 Figure imposée

Tout vote à distance est un échange de sécurité contre de la participation (parfois hypothétique) ou de la convivialité. Prenons une déclaration typique du gouvernement [5] : « Il convient enfin de rappeler que le passage au vote en ligne par Internet pour les élections politiques est un exercice complexe. En effet, il est nécessaire de garantir lors de l’ensemble des opérations électorales la liberté et le secret du vote, qui sont des principes fondateurs de notre démocratie. »

On retrouve un schéma classique dès qu’on parle du vote par Internet. On glisse une belle proclamation pour se donner bonne conscience, et on se hâte de parler technologie ou organisation pratique, sans donner la moindre piste sur comment compenser la disparition de l’isoloir. La vérité est que cette piste n’existe pas. En tant que lecteurs de science-fiction, nous pouvons prédire qu’il existera dans quelques décennies des maisons intelligentes qui sauraient dire avec certitude si leur occupant est seul, mais pour l’instant ce n’est pas le cas. En attendant ces temps merveilleux, nous ne pouvons que rappeler la triste réalité : sans isoloir, on ne peut garantir ni le secret, ni l’indépendance du vote.

 Financièrement

Le coût du vote par correspondance est assez proportionnel au nombre d’électeurs. Le vote par Internet, quant à lui, nécessite un investissement élevé pour ensuite un coût par électeur faible (mais il faut quand même envoyer identifiant et mot de passe par la poste). Sa rentabilité nécessite donc qu’il s’étende. Cela peut affecter le discours des fournisseurs de solutions de vote par Internet.

P.-S.

Des variantes du vote par électronique à distance existent : par SMS, par téléphone en appelant un serveur vocal, ou encore par un décodeur télévision ou satellite.


Pour en savoir plus, lire “Vote par internet : failles techniques et recul démocratique

Notes

[1] Revue Ubiquité n°17, chapitre II.6 “La dimension symbolique du vote”

[2] « A secure Internet voting system is theoretically possible, but it would be the first secure networked application ever created in the history of computers. », Crypto-Gram Newsletter du 15 décembre 2000.

[3] Selon l’étude de l’IDEA (International Institute for Democracy and Electoral Assistance) “Voter Turnout in Western Europe Since 1945”, page 46. Le Ministère des Finances semble d’un avis contraire, faisons-lui confiance, dans les finances, on sait compter : « Un premier vote public par intranet, internet et SMS s’est déroulé lors des scrutins municipaux de Liverpool et Sheffield. Un peu moins de 40% des votants ont envoyé leur bulletin électroniquement. Malgré tout, British Telecom, les mairies concernées et le ministère des Collectivités Locales ont constaté une augmentation de 45 % de la participation. ». Soit ces chiffres sont erronés, soit c’est une magnifique démonstration de l’art de sélectionner les chiffres qui vous arrangent.

[4] Selon l’étude [eng] de Stephanie Birdsall (Brown University), « l’usage de l’internet n’est pas ethéré, mais bien situé dans un contexte spatial/géographique déterminé, qui connaît les mêmes phénomènes de concentration que bien d’autres phénomènes sociaux. Au lieu de faire participer plus de personnes au processus électoral, l’e-vote risque surtout de renforcer la fracture démocratique, en facilitant l’accès au vote des internautes, qui ont déjà tendance à plus voter que les non-internautes. ». Résumé de la FING.

[5] Réponse à la question écrite n°59728 de l’Assemblée Nationale

©© ordinateurs-de-vote.org - dernière modification : mercredi 13 décembre 2017.

2 Messages de forum

  • > Pourquoi le vote par Internet est déraisonnable 5 juin 2005 16:28, par Michel ESSEVAZ-ROULET

    Le vote électronique éventuellement, et pourquoi pas, si toutes les interrogations à venir étaient levées.

    Mais la démocratie électronique passe, bien avant, par d’autres chemins, et notamment l’information : le service public doit être public (N.B. à l’exception des données personnelles et peut-être de quelques autres explicitement désignées).

    Maintenant que quasiment toute la production de documents d’administration est effectuée sous forme électronique, il n’y a qu’un pas à faire (ou peu de pas) pour que le service public soit public (c’était impossible avant 1965, ce qui n’est pas si lointain, date - approximative - à laquelle la photocopie est arrivée ; et nous avons gardé les habitudes et les exigences d’alors...).

    C’est facile à faire à partir du moment où un outil de groupware est mis en place. Et un outil de groupware apporte plus d’efficacité dans l’activité quotidienne.

    Mettre en place un outil de groupware est assez facile et son intérêt est vite perçu par les agents. Même si c’est moins vrai avec certaines hiérarchies (étant DGST à Louviers, mon secrétaire général m’a dit un jour : arrête ! - N.B. Il ne savait pas se servir d’un ordinateur).

    Cordialement

    Michel ER

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    • > Pourquoi le vote par Internet est déraisonnable 5 juin 2005 17:09, par Pierre MULLER, webmestre

      Je vous suis totalement sur la publication de tout ce que produit l’administration. Il doit y avoir quelques secteurs à exclure (Défense, sécurité...). Et quand une décision s’élabore, tout peut-il être publié ? Evidemment le citoyen ne pourra pas digérer toute cette information, mais des associations telle que la notre pourront alors exercer un réel contre-pouvoir. Ce site est une synthèse d’informations collectées sur Internet. Cela a demandé beaucoup de travail, mais très peu d’argent. Il y a dix ans, ce travail n’aurait pas été possible. Vous me direz, il n’y avait pas de vote électronique :-)

      La démocratie électronique devrait aussi permettre un meilleur dialogue élus-administration/citoyens. Nombre de mairies équipées en machines à voter n’ont même pas de forum sur leur site officiel.

      Ces deux points sont bien plus prometteurs que les hypothétiques améliorations d’un système électoral qui fonctionne bien, à l’exception d’une baisse de la participation, problème qu’on ne résoudra pas par juste de la technologie.

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